Réouverture d'un abattoir de proximité : coulisses d'une guerre des nerfs


© B.Delabre
L'abattoir de Forges-les-Eaux en Seine-Maritime devrait rouvrir ses portes en juin 2018. Il aura fallu 5 ans de procédures pour les porteurs du projet.

 

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« Je vous demande de ne citer le nom d’aucun éleveur… Ils risqueraient des représailles. » L’ambiance est donnée d’emblée. En ce lundi après-midi, on se croirait presque en compagnie des Incorruptibles d’Eliott Ness, confrontés à la mafia d’Al Capone.

Pourtant, ici, il n’est pas question de prohibition, ni même d’être hors la loi. L’enjeu, c’est la réouverture de l’abattoir de Forges-les-Eaux.

Un projet porté depuis plus de 5 ans par quelques éleveurs brayons déterminés.

Ils se refusent à abattre leurs animaux à plusieurs centaines de kilomètres du lieu d’élevage et du lieu de vente, et veulent redonner de la souplesse dans les solutions d’abattage dans la région.

Aujourd’hui, ils voient doucement leur projet aboutir : l’abattoir sera normalement opérationnel avant l’été 2018 et les souscriptions à la coopérative sont ouvertes. Un travail de longue haleine après des années de procédures.

 

Des bâtons dans les roues : 5 ans de procédures

 

Limiter le transport des animaux vivants

 

Appel à souscriptions : les consommateurs invités à participer

 

 

Des bâtons dans les roues : 5 ans de procédures

 

Tout démarre en 2011, avec l’abandon du site forgion par le Groupe Bigard. L’idée d’une reprise par des éleveurs ne séduit alors pas tout le monde, loin s’en faut. Le retour d’un outil d’abattage indépendant contrarie ce que l’on appelle « la restructuration de la filière » ; c’est-à-dire la concentration de l’abattage en France, à des fins d’économies d’échelle.

Le maintien d’une activité d’abattage à Forges-les-Eaux pourrait en effet re-capter des volumes qui avaient été peu à peu dirigés vers d’autres abattoirs du Groupe Bigard. Pas de quoi réjouir le puissant industriel qui tente par tous les moyens de décourager les porteurs du projet.

« On a d’abord été baladés de tribunaux en tribunaux par M. Bigard, qui ne voulait pas rendre les clés », raconte Jean-Marie Herment, l’un des acteurs du projet. « Il nous a même amenés devant la Cour européenne ! Mais il a été débouté systématiquement. »

Dans cette lutte du pot de terre contre le pot de fer, Jean-Marie Herment estime ne pas avoir pu compter sur les instances représentant les éleveurs seinomarins. Bien au contraire. Il l’assure, la FNSEA majoritaire à la Chambre d’Agriculture et au sein de l’interprofession, a tout fait pour faire capoter le projet.

Il est vrai que la FNSEA a, dès le lancement du projet, affiché sa prudence si ce n’est sa réticence. A l’époque, la presse professionnelle en témoigne, certains responsables craignaient que l’outil ne soit pas compétitif face à de grosses structures industrielles… Et que les volumes engagés sur Forges-les-Eaux fragilisent d’autres outils d’abattage comme les abattoirs du Trait, de Cany-Barville, ou de Formerie.

Qu’à cela ne tienne. Les éleveurs engagés dans le projet font front commun et avancent. Bien qu’attaqués personnellement par certains de leurs interlocuteurs, allant, ils l’assurent, jusqu’à des menaces de mort, ils sont persuadés que leur projet en vaut la peine.

 

Abattoir forges les eaux seine maritime normandie bigard scic
© B.Delabre

 

Limiter le transport des animaux vivants

 

Ils créent donc une SCIC, Société coopérative d’intérêt collectif. Ils passent un à un les procès intentés par le groupe Bigard, et finissent par récupérer le bail de l’abattoir. Le loyer est fixé par la commune à 500 € / mois pour les 20 prochaines années.

Reste à réaliser les travaux… Plus d’1,5 millions d’euros sont à débourser pour réoutiller correctement les chaînes d’abattage et mettre aux normes la chaîne du froid. Un atelier de découpe des carcasses est aussi à mettre en place. De plus les éleveurs comptent bien être à la pointe en matière de bien-être animal.

Une manière de positionner leur outil sur une qualité haut de gamme et de répondre aux attentes des consommateurs en la matière.

« Mes clients me questionnent régulièrement sur l’endroit où sont abattus mes animaux, et la manière dont c’est réalisé, témoigne un éleveur en bio et en vente directe. Je produis localement, je vends localement, mais mes animaux sont abattus à 400 km. C’est aberrant. Cet outil va nous permettre d’aller au bout de la logique des circuits courts et de la qualité. »

« Nos éleveurs aiment leurs animaux. Ils les élèvent en vrais professionnels et veulent que le travail soit réalisé de la même manière jusqu’au bout », renchérit Xavier Denis, le président de la SCIC.

Il faut dire que nombreux sont les animaux élevés en Seine-Maritime, qui sont abattus à plusieurs centaines de kilomètres de là. Ce transport coûte cher, pollue, peut peser sur la qualité de la viande et est aussi parfois la source d’une surmortalité.

 

Appel à souscriptions : les consommateurs invités à participer

 

Les travaux seront financés à 100 % par l’emprunt. Et là encore, les porteurs du projet s’estiment discriminés. « Les aides, ça n’est pas pour nous, s’emporte, ironique, Jean-Marie Herment. On a frappé à toutes les portes sans jamais être écoutés. Même les banques de la région nous ont fermé la porte, sans pourtant jamais remettre en question la cohérence économique du projet. »

Pourtant, pour les défenseurs de la réouverture de l’abattoir, la rentabilité du projet ne fait aucun doute. Ils estiment dépasser le seuil de rentabilité à partir 2 000 tonnes abattues.

Or, bien que la SCIC ne compte actuellement que 13 coopérateurs, 120 éleveurs auraient déjà signé une déclaration d’intérêt ; de quoi apporter largement les 2 000 tonnes attendues. Il s’agirait à 70 % de porcs, 25 % de bovins et 5 % d’ovins/caprins.

« On a même des éleveurs qui ont voulu devenir coopérateurs, mais pour lesquels on n’avait pas encaissé les chèques, au cas où le projet n’aurait pas abouti, explique Jean-Marie Herment. Mais là, nous sommes sur les rails et nous relançons donc les souscriptions. »

Des souscriptions ouvertes à tous, puisque les statuts de la SCIC prévoient que soit constitué un collège « consommateurs », dans l’idée d’une transparence complète, propre à la vente en direct.

« En prestation, nous serons au même tarif que les autres, voire un peu moins cher, pour les coopérateurs, ajoute Jean-Marie Herment. Il ne s’agit pas de faire une concurrence effrénée sur les tarifs. Les éleveurs gagneront surtout sur le transport. »

73 % des bénéfices réalisés par l’abattoir seront réinvestis dans l’outil. Les coopérateurs se partageront les bénéfices restants.

Tout semble donc désormais en ordre de marche. Les plans des travaux ont reçu l’agrément des services sanitaires et les travaux débuteront début janvier. Les chaînes d’abattage devraient normalement être opérationnelles pour l’été. Une douzaine de personnes seront embauchées.

 

 

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21 Décembre 2017 | Benoit Delabre

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