SIA 2018 - L'élevage, une passion de coeur et de larmes


Laurence Morand-Despéaux, et Hilady OTS - © B.Delabre
L'histoire de la famille Morand et de la Ferme d'Autès, à Criquiers en Seine-Maritime, témoigne du lien étroit qui existe entre l'activité d'élevage et la vie personnelle.

 

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L'élevage, une passion ? Le dire relève presque de la Lapalissade. Mais au delà de la passion, cette activité professionnelle noue des liens très étroits avec la vie personnelle et familiale.

L'histoire de la famille Morand et de la Ferme d'Autès, à Criquiers en Seine-Maritime, en est le témoignage.

Laurence Morand-Despéaux arpente les rings depuis sa plus tendre enfance. Elle est cette année encore au Salon de l'Agriculture pour la 18 participation de l'élevage familial au concours général agricole.

En 2017, nous l'avions laissée en larmes sur le grand ring du Salon de l’Agriculture. Sa vache Hilady OTS venait de remporter un prix de section lors du concours de la race Prim’Holstein. Des larmes qui exprimait la fierté de la victoire et du travail accompli bien sûr. Mais pas seulement…

Au moment de cette victoire, une foule de souvenirs a refait surface chez Laurence. "J'ai repensé à mon frère, à mon père, à Carmen..." Trois êtres chers disparus trop vite, et auxquelles Laurence pense encore chaque jour.

 

La passion de la génétique, de père en fille

 

"Mon père s'est enfermé dans le travail"

 

Pas de vie sans vaches

 

Pour qu’à la fin, il reste un peu d’argent…

 

"Je lui ai mis son licol américain, posé sa tête contre moi"

 

 

La passion de la génétique... de père en fille

 

Sa passion de l'élevage, Laurence Morand-Despéaux la tient évidemment de ses parents Hubert et Agnès Morand. Et de son père en particulier.

"On a toujours dit qu’il est né avec une vache dans le ventre, sourit Laurence. Ma grand-mère racontait que, quand il avait une dizaine d'années, il passait des heures dans l’auge à regarder les vaches chez sa grand-mère."

Nourri de cette passion, Hubert Morand s'installe sur une ferme de 13 ha au Caule-Ste-Beuve, en 1983. Il a alors 7 vaches. En 1996, Agnès, son épouse s'installe à son tour, sur la ferme actuelle de Criquiers : la ferme d'Autes. Hubert la rejoint. Là, un petit veau présent lors du rachat construira toute la lignée actuelle de l'élevage de la ferme d'Autès : Jachère.

Agnès et Hubert Morand traient alors 80-90 vaches et exploitent 105 ha. Ils se lancent de manière assidue dans la sélection génétique et les concours.

"Lors de son premier concours départemental en 1987, mon père a terminé bon dernier", raconte Laurence. "Mais quand on a envie, c’est pour aller titiller les meilleurs, raconte Laurence. En persévérant, à force de travail, on finit par y arriver."

 

© B.Delabre

 

Mon père s'est enfermé dans le travail

 

Mais en marge de cette réussite professionnelle grandissante, un drame humain se joue. Alors que Laurence et son mari Benoît ont rejoint l'exploitation familiale, le frère de Laurence décède subitement dans son sommeil, une veille de concours régional à Alençon.

"Mon père c'était un super éleveur passionné et avec ma mère, ils ont fait des choses magnifiques. Mais après le décès de mon frère, il s’est enfermé dans le travail. Il ne voyait plus que ça. On aurait pu augmenter la taille du troupeau, ça n’aurait jamais suffi."

La preuve, en 2011 l'élevage élève près de 500 animaux (vaches et génisses) et produit 2,5 millions de litres de lait.

En parallèle, la ferme d'Autès poursuit son chemin sur les podiums régionaux et nationaux. En 2009, Star OTS est l'égérie du Salon de l'Agriculture. Puis vient Carmen OTS...

Une vache en laquelle Hubert Morand fonde de grands espoirs. A juste titre. L'animal accumule les plaques et les titres. En 2010, elle est élue championne espoir et meilleure mamelle jeune au Space. En 2013, elle est retenue pour la confrontation européenne 2013 de Fribourg. En 2013, elle est désignée réserve de la Grande championne au Space de Rennes...

Et finalement la consécration arrive en 2014 : le prix de Grande Championne au Space. Carmen est alors élue Vache de l'Année. En 2015, elle se fait remarquer au prestigieux concours de Swiss Expo où elle est désignée Meilleure mamelle Adulte. Et deux mois plus tard, elle remporte le titre de grande championne au Salon de l'Agriculture.

 

© B.Delabre

 

Pas de vie sans vaches…

 

Malheureusement, Hubert Morand n'aura pas vécu cette apothéose. Le père de Laurence décède à son tour subitement en 2013. "Son rêve c’était de remporter le Space. Pour lui c’était le salon professionnel de référence; le concours à gagner."  raconte Laurence la gorge nouée.

Après ce nouveau drame, Laurence et son mari, jusqu'ici salariés de l'exploitation doivent en devenir les gérants. Ils décident de lever le pied, de retrouver un rythme de travail plus normal.

"On m'a diagnostiqué une maladie génétique très rare qui est la cause des morts subites de mon père et de mon frère, souffle Laurence dans un sanglot... Alors vous savez, ce n'est pas facile... Moi, je continue l’élevage parce que je ne vois pas ma vie sans vaches… Si je n’avais pas eu le caractère que j'ai, la ferme, elle n’existerait plus. On continue à se faire plaisir comme on peut…"

 

© B.Delabre

 

Pour qu’à la fin, il reste un peu d’argent…

 

Le troupeau redescend donc à 100 à 120 vaches traites. Une décision encouragée aussi par l'arrivée d'un deuxième enfant, et d'un contexte économique compliqué.

Quand le prix du lait était correct. On pouvait se faire plaisir avec les concours et une sélection très axée sur la morphologie. Au niveau où on est aujourd’hui ce n'est plus possible. Il nous faut mieux valoriser notre lait.

Désormais donc, le travail de sélection sur la morphologie se poursuit sur une quinzaine de vaches seulement. Et pour le reste du troupeau se sont le rendement en lait et les taux qui dirigent les choix de taureaux d'insémination.

Cette mutation s'accompagne aussi par l'ouverture prochaine d'un atelier de transformation à la ferme. "Nous allons produire de la tome de vache. C’est du travail, mais le lait est beaucoup mieux valorisé. Pour qu’à la fin, quand on a fini de travailler, il reste un peu d’argent…"

100 000 litres devraient être transformés pour la première année.

"J’espère que mon père, là où il est, est fier de ce que l’on a fait, et de ce qu’on va continuer à faire."

 

© B.Delabre

 

"Je lui ai mis son licol américain, posé sa tête contre moi"

 

Et en ce qui concerne la génétique, Laurence compte bien continuer à participer aux concours. Ils sont pour elle des moments réconfortants.

"C'est une grande famille ici, sourit-elle, émue, en désignant les allées du salon. Les éleveurs qui sont là connaissent tous notre histoire".

Et au sein du troupeau, les descendantes de Carmen OTS (comme Hilady OTS sa fille ou Jouna OTS sa nièce qui concourraient cette année à Paris) ne manquent pas de qualités... Même si, comme l'assure Laurence, elle ne retrouvera jamais le lien fort qui l'unissait à Carmen.

"Carmen elle représentait beaucoup. J’avais un lien tellement fort avec cette vache ! Nous étions connectées. Un jour je me suis réveillée dans la nuit convaincue que l’un de ses trayons était débouché… je me suis levée. Et c’était le cas."

Ce lien viscéral, presque exclusif et terriblement émouvant, remue encore le coeur de Laurence à chaque fois qu'elle parle de celle qu'elle appelait affectueusement "son boudin".

La jeune éleveuse se rappelle encore chaque jours (chaque minute) des derniers mois de vie de Carmen. Elle nous les raconte la gorge nouée. La tentative d'entrée dans une clinique spécialisée en Suisse, un aller-retour à Maison-Alfort un jour de 1ère rentrée scolaire pour sa fille, des séances d'ostéopathie, de kiné, de rééducation en piscine...

Finalement, Laurence a dû se résigner.

"J'ai vu qu'elle me suppliait de la laisser partir. J’ai appelé le vétérinaire, sur sa garde. Je n’ai pas voulu attendre, car cette décision est tellement difficile à prendre, je n’aurai pas réussi à le refaire. Je l’ai préparée. Je lui ai mis son licol américain, posé sa tête contre moi. On a regardé une vidéo de sa victoire à Suisse Expo… Et le vétérinaire l’a endormie avant de l’euthanasier."

Laurence fond à nouveau en larmes : "J'aurais tout fait pour la sauver. Les concours, tout ça... c’est secondaire."

 

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27 Février 2018 | Benoit Delabre

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