Crise agricole : rendez-vous manqué à Paris


En ce 3 septembre, 1500 tracteurs ont convergé vers la place de la Nation à Paris par le boulevard périphérique. Détails d'une journée qui restera gravée dans les mémoires.

 

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La presse nationale fait largement écho aujourd'hui de l'accueil hostile fait au discours prononcé par Xavier Beulin, président de la FNSEA sur la place de la Nation.
Cette tension syndicale occulterait presque l'annonce de Manuel Valls sur des mesures de soutien à l'investissement agricole à hauteur de 3 milliards d'euros sur trois ans.

Nous souhaitons relayer les diverses sensibilités qui se sont exprimées au fil de la journée. A travers le récit que nous avons fait jusqu’à présent des convois de tracteurs vers Paris, nous avons voulu donner la parole à cette base agricole qui sent ses dirigeants syndicaux éloignés de ses attentes.

Motivés. Les agriculteurs étaient motivés pour passer des heures et des heures au volant de leur tracteur pour rallier en ce 3 septembre la place de la Nation.

Ils ont été accueillis sur place par la FNSEA avec podium, écrans géants, sonorisation en conséquence et une aide au stationnement. Les tracteurs ainsi ont pu se garer aisément tant sur le cours de Vincennes que dans des rues plus étroites grâce une organisation bien huilée.

Les bretons partis du Finistère rencontrés mercredi à Tourville-la-Rivière (76) sont là. Leurs tracteurs sont garés le long de la voie autour de la place de la nation et dans une rue derrière le podium de la FNSEA. Autrement dit aux premières loges. Derrière eux, stationnent les bas normands de la FDSEA 50. Dans les rues adjacentes, des tracteurs du Calvados partis de Caen mercredi en début de soirée.

Les corps sont fatigués. Le sommeil de la dernière nuit n’a pas dépassé 2 heures. Nombre d’entre eux font la sieste en plein air. A même le plancher d’un porte-char pour certains. Sur des matelas pour les plus chanceux.

 

Au bout de la rue, la sonorisation puissante relaie les messages galvanisants des présidents de régions FNSEA ayant fait le déplacement. Christiane Lambert, vice-présidente de la FNSEA, explique avec son habituelle énergie son ressenti des récentes rencontres avec le gouvernement : "Nous avons été sous-considérés. On écoute plus les ONG que nous, syndicat de producteurs, c’est intolérable".

Sur l’avenue de la Nation, des tracteurs sont alignés à perte de vue jusqu’à la porte de Vincennes. Le speaker annonce plus de 1500 tracteurs présents. L’heure est au casse croute, sur des tables dressées dans des remorques ou sur le bitume.

 

La FNSEA capitalise sur cette démonstration de force : "Nous sommes le syndicat majoritaire et nous le prouvons aujourd’hui par le nombre de tracteurs et de personnes venues en autocar".

Les parisiens viennent s’approcher en curieux, des conversations s’improvisent. On capte un échange entre un retraité et des agriculteurs des Côtes d’Armor venus en autocar. L’habituel lien avec l’agriculture par ses ancêtres est mis en avant par le parisien. Les bretons affichent leur nostalgie d’une FNSEA complètement majoritaire.

En leur faisant préciser leur pensée, la Confédération Paysanne et la Coordination Rurale, nés de scissions avec la FNSEA, sont pourtant déclarés légitimes. Nos deux bretons regrettent en fait que les syndicats affichent désormais des positions trop divergentes pour pouvoir parler ponctuellement d’une seule voix. Et c’est ça qu’ils voudraient entendre en ce moment : "une seule voix syndicale pour défendre auprès des politiques les intérêts de l’agriculture". Ajoutant : "Et depuis la grève du lait de 2009 par l’APLI, ça parait irréconciliable".

Cette conversation, une parmi des milliers en ce jeudi place de la Nation, on a l’impression de l’avoir déjà entendue maintes fois ces derniers temps tant elle se répète. Le monde agricole souffre de ses divisions, l’incompréhension est de mise.

 

Arrivée tardive des agriculteurs de Seine-Maritime

En début d’après-midi, on observe l’arrivée des agriculteurs de Seine-Maritime. Guillaume Burel, président des JA 76, sautant du tracteur de tête. Un puissant klaxon et des pétards à corbeaux ponctuent les manoeuvres pour garer les tracteurs en épis. Les JA 76 arrivent parmi les derniers en raison d’un arrêt sur le périphérique.

 

 

 

Le Calvados et l'Eure présents

On découvre la présence du Calvados à travers une rue remplie de tracteurs aux slogans évocateurs. Partis de Caen mercredi en début de soirée, ils ont roulé toute la nuit pour être au rendez-vous parisien. Les tracteurs venus de l'Eure sont sont présents également.

 

Conférence de presse de Manuel Valls

La télévision d'un café attire les regards, avec à 14h45 la conférence de de presse de Manuel Valls.

"Tout sera mis en œuvre pour soutenir les agriculteurs et les éleveurs de notre pays ; pour leur permettre de vivre dignement de leur travail, de toucher les fruits de leurs efforts."  Dans son intervention, Manuel Valls a manié les mots habituellement employés par les syndicats agricoles. Sans doute pour chercher l’apaisement et pour être mieux entendu. Une habileté qui va peut être aussi donner du mal aux syndicalistes ensuite pour se démarquer du gouvernement tant honni sur les slogans de la manifestation.

Il n’est pas non plus venu les mains vides. Dans sa besace : des mesures d’urgences d’abord, mais aussi des mesures à moyen terme, avec des mesures de soutien à l'investissement agricole de 3 milliards d'euros sur trois ans.

 

Mesures d’urgence :

- Prises en charge des intérêts d’emprunt à hauteur de 100 millions d’euros en 2015
- Prises en charge des cotisations sociales à hauteur de 50 millions en 2015
- Année blanche : report total des annuités de 2015
- Dotation supplémentaire du fonds d’allègement des charges (FAC) en 2015 et en 2016
- Alignement dès 2015 de la cotisation minimum maladie sur le régime des indépendants : baisse des cotisations sociales d’environ 50 millions d’euros.

 

Mesures à moyen terme :

- Augmentation des moyens publics de soutien à l’investissement, à hauteur de 350 millions d’euros par an pendant trois ans. Ce qui en intégrant un effet de levier financier doit permettre selon le gouvernement d'atteindre un milliard d'euros par an.
- Mise en œuvre d’une nouvelle méthode de transposition des règlements européens à compter de 2016. Objectif : éviter la sur-transposition et garantir les mêmes règles aux agriculteurs français que leurs voisins européens.
- Ouverture d’une réforme de la fiscalité agricole pour mieux prendre en compte la volatilité des prix agricoles, et favoriser l’installation des jeunes agriculteurs.

 

 

Discours de Xavier Beulin

Mais peu après 15 heures c'est déjà l'heure du discours de Xavier Beulin, de retour de son entrevue avec Manuel Valls. Les rues se sont vidées de leurs occupants, venus se rassembler devant le podium de la FNSEA sur la place de la Nation.

 

La prise de parole est de facture classique pour un syndicaliste agricole : "Si nous sommes ici à Paris, c'est que la colère est forte, le désespoir est grand, l'exaspération est à son comble. Au lieu d'empiler les bonnes nouvelles, on s'est focalisé depuis 15 ans dans ce pays sur les banlieues, parfois à juste titre, en laissant les campagnes sur le bord du chemin".

Xavier Beulin assure que le que le gouvernement «a entendu les agriculteurs». Et il égraine ensuite la liste des mesures venant d'être détaillées à la presse par Manuel Valls. Il demande alors "que les engagements du 1er ministre soient tenus sur le terrain par les services de l'Etat".

Le silence jusqu'alors contenu de la foule est soudainement brisé par quelques cris, puis de nombreux sifflets et des interpellations verbales au moment ou Xavier Beulin a demandé "prenons acte des engagements du 1er Ministre". "Foutaises" "Démission", "Vendu"... lui a répondu la foule en écho.

 

Xavier Beulin a poursuivi : "Alors certes, tout n'est pas réglé. Votre mobilisation a permis de franchir un grand pas, d'obtenir des mesures concrètes. Personne à se micro aujourd'hui n'a considéré que c'est un chèque en blanc. Depuis le mois de juin, nous sommes mobilisés pour obtenir des engagements sur les prix. Ils doivent être tenus."

"Que du producteur au transformateur, on cesse de se renvoyer la balle. On ira à Bruxelles pour demander que le conseil européen nous entende. L'embargo russe, l'étiquetage, les prix d'intervention, voilà ce ce que nous demanderons à Bruxelles".

"Je comprends aujourd'hui, et avec moi tous les dirigeants agricoles du pays, que l'attente est grande, et bien sûr que nous ne pouvons pas obtenir la totalité de nos demandes. Je vous demande de prendre en compte ce qui a été annoncé".

Le discours de Xavier Beulin terminé, s'en sont suivies plusieurs tentatives de prise de parole par un Jeune Agriculteur du Finistère. Finalement convaincu de ne pas insister tant par ses collègues bretons que par la sécurité de la FNSEA.

 

 

 

L'avis des manifestants de la FDSEA 50

Aidés par le port de casquettes FDSEA 50 pour les identifier, nous sommes allés à la rencontre de trois manifestants de la Manche venus en autocar avec la FDSEA. Le sentiment n'est pas pour eux à l'euphorie. Accompagné de deux jeunes, ce membre d'un GAEC de trois associés ne se satisfait pas des mesures annoncées.

Affichant une totale défiance envers les politiques, il ne peut se contenter des mesures d'aides programmées : "Rien sur les prix, on attendait pourtant des annonces de réformes. Et aussi des mesures simples, comme par exemple une prime à la vache laitière pour tous."

Il nous a exprimé aussi une difficulté à expliquer au retour aux associés tant le bénéfice des mesures annoncées qu'au final l'objet même d'un tel rassemblement place de la Nation. A la clé, il est vrai, une journée de travail sacrifiée.

 

Se résoudre à rentrer

Du côté des bretons, l'ambiance est très tendue en cette fin d'après midi. Les leaders du mouvement doivent convaincre les éleveurs bretons de rentrer sans avoir obtenu d'engagements sur les prix. Dans la foule, les coeurs sont lourds, les cris fusent. Tous ont envie de rester le soir sur place, comme cela se fait dans les manifestations en province.

Sébastien Louzaouen, président des JA du Finistère, face à ses troupes, tire à boulets rouges sur la FNSEA : "Personne n'est dupe par rapport aux annonces qui on été faites. Xavier Beulin savait lui même que son discours était creux. On considère qu'il n'est que le porte-voix du gouvernement. On estime que le travail de la FNSEA n'a pas été suffisant dans les dernières semaines"

 

"On va pas foutre en l'air le mois de préparation.  Je souhaite qu'on aille proprement comme on a fait depuis le début. Rentrer, ça va être dur. Je vous propose de garder les drapeaux Jeunes Agriculteurs sur les tracteurs et de mettre en berne les drapeaux FDSEA".

Jean-Michel Hamel, secrétaire général de la FDSEA de la Manche, est alors intervenu au micro : "On est venus, on a suivi le mouvement des Finistériens depuis l'aire de Gouvet. Et on décide de repartir en même temps que vous, si vous acceptez."

S'en suivent alors des discussions entre Julien Hindré ( JA du Finistère), et les éleveurs sur le choix de l'heure du départ du convoi de Paris, sous l'oeil attentif de Guillaume Burel, président des JA 76 (à droite sur la photo).

 

 

 

La position de la FDSEA 50

Jean-Michel Hamel nous a donné ses impressions sur les annonces gouvernementales : "Ce n'est pas suffisant, mais c'est un début. Il nous faut prendre ce qu'on nous donne aujourd'hui. Nous avons été entendus, mais nous attendons la suite avec impatience. Nous demandons, au-delà d'aides, un véritable plan agricole qui donne des perspectives pour demain."

 

Jean-Michel Hamel, secrétaire général de la FDSEA 50, entouré des agriculteurs de la Manche discute des modalités du retour.

 

Préparatifs du départ

Avec une heure du départ annoncée à 17h30, les préparatifs du départ s'enchaînent sous le regard amusé et admiratif des parisiens.

Nous retrouvons ainsi Stéphane Savalle, agriculteur de Seine-Maritime, en pleine conversation avec une passante sur les signes de reconnaissances de l'origine française de la viande de porc. Allant jusqu'à lui proposer des fiches de recettes de cuisine, argumentaire à l'appui : "Achetons français, sinon on fabrique des chômeurs".

 


 

 

On notera la présence de ce cycliste d'origine bretonne nous exprimant le  souvenir ému de ses parents agriculteurs aujourd'hui disparus "qui se sont tués à la tâche en voulant agrandir l'exploitation". Il se devait effectivement d'être là en ce 3 septembre auprès des bretons.

 

 

 

Alors cette manifestation, réussite ou échec ? On laissera le mot de la fin au JA de Neufchâtel-en-Bray :

 

 

 

 

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04 Septembre 2015 | Benoît Thiollent

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