Travailleurs de l'industrie en vallée de Seine, quelles identités ?


Les salariés des industries de la vallée de Seine sont venus manifester à Rouen en mai 68.
De Duclair à Caudebec, le Parc naturel regional des Boucles de la Seine Normande a organisé une collecte de mémoire orale sur le monde du travail.

 

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Une fois n’est pas coutume, le Parc naturel regional des Boucles de la Seine Normande a entamé une étude sur le passé industriel de la vallée de Seine. Loin de la protection de la nature, le sujet de l’étude ne fait pas moins partie de la dimension territoriale du Parc.

“On n'est pas uniquement dans la biodiversité. Dans nos missions, on doit préserver le patrimoine naturel, mais aussi culturel et paysager. Nous avons aussi une mission sur l'aménagement du territoire”, précise Jean-Pierre Girod, président du Parc.

La transition entre le Parc et ce passé industriel s’est faite naturellement avec l’observation minutieuse de sa collection d’objets. Fort de 10000 numéros d'inventaires et de 12000 objets, le Parc naturel regional des Boucles de la Seine Normande retrouve dans sa collection nombre de traces du monde du travail.

 

Boite de vis de l’Usine Mustad de Duclair et pain de savon de la Savonnerie de Yanville - Photo : Benoît Thiollent

 

 

Le passé industriel

Cette étude a consisté à un travail approfondi sur le développement industriel. Lequel a été observé de la fin du 19e siècle et début du 20e siècle sur une zone géographique allant de Caudebec en Caux jusqu'à Duclair.

Des industries dont on parle désormais majoritairement au passé. De Duclair au Trait, on garde le lointain souvenir de la clouterie Mustad à Duclair. Et dans un passé plus proche celui de la centrale EDF; de l’huilerie et de la savonnerie à Yainville. Ainsi que de la Standard Oil (Esso) et des chantiers navals au Trait

Aujourd’hui, l’industrie présente sur le territoire concerné se compte sur les doigts d’une main. L'orfèvrerie Christofle à Yanville, les tuyaux pétroliers Technip au Trait et la Revima à Caudebec-en-Caux sont les derniers garants d’emplois industriels locaux.

 

L'usine Mustad de Duclair - Photo : Collection PNRBSN

 

Un travail de mémoire

Le travail de collecte de témoignages a été confié à Marine Simon, doctorante en histoire économique et sociale. Assistée d’Amélie Fabre, étudiante en Master.

Marine Simon et Amélie Fabre ont débuté leur travail par la consultation classique d’archives. Cette imprégnation à l’histoire industrielle locale s’est poursuivie par des entretiens avec des habitants du territoire ayant travaillé dans les usines du bord de Seine. Au total, 447 personnes ont été interrogées lors d’entretiens allant d’une heure à deux heures et demi.

Autant de parcours de vie et anecdotes à raconter pour les salariés retraités de ces entreprises. Pour un témoignage sur les conditions de vie au travail, avec en filigrane le récit des luttes sociales au fil des ans. C’est ainsi l’occasion pour la thésarde de travailler à une contextualisation historique sur les entreprises et sur les mouvements sociaux évoqués par les témoignages.

 

Amélie Fabre, étudiante en Master, en compagnie des témoins de l'enquête à Caudebec-en-Caux le 7 avril

 

 

Une identité liée à l’industrie

Présent lui aussi le 7 avril à Caudebec en Caux pour la présentation des travaux en cours, le député de la circonscription Christophe Bouillon a tenu à souligner l’identité véhiculée par les anciens travailleurs de l’industrie : “Souvent, la plupart des gens disent : on est des Mobil, on est de la nouvelle savonnerie.” Pour le Député, “L'entreprise est une patrie, c'est un moyen de reconnaissance. Ce n'est pas qu'un lieu physique, c'est aussi un lien indéflectible.”

 

Marine Simon, aux côtés du député Christophe Bouillon et de Jean-Pierre Girod, président du Parc naturel regional des Boucles de la Seine Normande.

 

 

Un rappel des luttes sociales

Les deux étudiantes ont pu mesurer l’importance des mouvements sociaux dans la vie des industries de la vallée de la Seine. Avec 15 témoins issus des Chantiers Navals du Trait, la construction navale a représenté la majorité des témoignages.

Marine Simon évoque volontiers l’évolution de l’organisation du travail pour expliquer les mouvements sociaux aux chantiers navals : "Le travail a été progressivement segmenté, alors que les gens étaient habitués à travailler par atelier. Contrairement à des industries voisines qui avaient déjà mis en place le travail à la chaîne. C’est à ce moment la que les grèves sont devenues régulières. Les gens se sont trouvés chronométrés, ils l’ont mal vécu."

Des chantiers tributaires des évolutions de la position de l’Etat à son égard. Entre la publication d’un livre blanc de la construction navale à la fin des années 50 et la fermeture des chantiers en 1972, des années de remise en question progressives. Jalonnées de plans sociaux et de départs en pré-retraite.

La collecte orale a révélé en particulier l’ampleur de la grève de 1958, pendant laquelle beaucoup de matériels ont été endommagés sur le site des Chantiers navals. Des dégradations qui ont entrainé jusqu’à l’envoi d’une lettre de licenciement à la totalité des employés. "Tout le personnel à été licencié puis réembauché dans la foulée. Concrètement, ils ont été débauchés pendant 48h, le temps que l’enquête soit faite. Ça a été violent dans la façon de faire la grève. C’est d’ailleurs revenu plusieurs fois dans les entretiens", révèle Marine Simon

 

Les Chantiers Navals du Trait - Photo : Collection PNRBSN

 

"L’évocation de la fin de des chantiers a fait jaillir chez les témoins un sentiment que l’Etat a laissé tombé le Trait", poursuit-elle. "Au moment de la fusion avec La Ciotat, les gens ont préféré majoritairement rester dans la région. Outre le changement de région, nombre d’entre eux n’ont pas voulu vivre un passage de vie en maison au Trait à la vie en immeuble à la Ciotat."

Présente le 7 avril à Caudebec en Caux, la veuve d’un ouvrier des chantiers exprime ainsi le refus de son mari à l’époque la poursuite du travail proposée à Cherbourg ou la Ciotat. Comme nombre de salariés, il a préféré proposer sa compétence en soudure à d’autres entreprises de la région. A noter, au cœur de ce témoignage spontané, l’évocation de mai 68 comme souvenir unique : "Presque un mois de grève, ce n’est pas rien…"

L’étudiante a aussi pu observer que les chantiers ont été moteurs dans les grèves en mai 68 : "Ce sont eux qui ont entrainé les toutes autres entreprises de la région. L’huilerie de Yanville était par exemple peu exposée à participer au mouvement. Et pourtant…". Elise, ancienne comptable à l'huilerie de Yainville, confirme ce point de vue. Elle a été gréviste à Yainville et même manifestante à Rouen en mai 68, . Quant à la disparition de son entreprise, elle analyse aujourd'hui un manque de réactivité d'une industrie qui a fini par disparaître : "Ils n'ont pas modernisé à temps, le virage de l'informatique n'a pas été pris".

 

Un livre et une exposition photographique

Au delà de la collecte de la mémoire orale, le travail va se poursuivre pour Marine Simon avec la réalisation d’un ouvrage pour mettre à l’écrit ces citations. Un recueil qui croisera ces témoignages avec des portraits photographiques du monde ouvriers réalisés par Loïc Séron. Une exposition photographique intitulée "Portrait du monde ouvrier" sera visible au Trait en Décembre. La parution du livre au même moment servira de catalogue à l’exposition.

A noter, les quelques dons faits au Parc d’objets pendant la collecte de témoignages :  un tampon de la Savonnerie, un lot de savonnettes de la Savonnerie. Ainsi qu’un ouvrage sur le centenaire de la Société Worms (chantier naval du Trait).

 

 

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19 Avril 2017 | Benoît Thiollent

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